Il existe au Sénégal un fossé entre le prix de l’électricité affiché sur la facture et son coût réel de production. Ce fossé n’est pas visible, mais il se creuse chaque mois dans les comptes de SENELEC, dans le budget de l’État, et dans les arbitrages entre financer une route, une école ou combler un déficit énergétique.
Comprendre ce fossé, c’est comprendre pourquoi l’énergie est l’un des sujets les plus stratégiques pour l’avenir économique du pays. Et pourquoi les années qui viennent vont être décisives.
Le vrai coût et ses composantes
En 2022, le coût réel de l’électricité s’élevait à 144,9 FCFA/kWh, un chiffre rendu public par le directeur général de SENELEC lui-même en janvier 2023. Le consommateur en payait environ 101 FCFA/kWh. L’écart d’environ 44 FCFA par kWh était pris en charge par l’État, soit 267 milliards FCFA de subventions sur une seule année.
À titre de comparaison, ce montant est proche du budget annuel du ministère de la Santé. Autrement dit, chaque année, l’équivalent d’un ministère entier est consacré à combler l’écart entre prix politique et coût réel.
Pour comprendre ce système, il faut distinguer quatre notions souvent confondues.
Le coût variable de production, c’est le coût de production d’un kWh supplémentaire, essentiellement le combustible. Selon le rapport annuel SENELEC 2024, il s’établit à 69,86 FCFA/kWh, contre 73,97 en 2023 et environ 90 en 2022. Cette baisse est réelle ; elle s’explique par la montée en puissance des nouvelles capacités au gaz.
Le coût de service complet correspond au coût variable auquel s’ajoutent les charges fixes des centrales, le transport, la distribution, ainsi que les pertes techniques sur le réseau. Celles-ci sont significatives : près de 19% de l’électricité produite est perdue avant d’atteindre le consommateur, selon SENELEC. Autrement dit, pour livrer 100 kWh à une maison, SENELEC doit en produire 119. Ce coût complet n’a pas été publié directement pour 2024, mais il a nécessairement baissé au regard de l’évolution du coût variable.
Le prix moyen encaissé par SENELEC, toutes catégories de clients confondues, s’élève à 127,23 FCFA/kWh en 2024.
Enfin, le prix payé par le consommateur domestique dépend de la tranche de consommation. Depuis le 1er janvier 2026, la tranche 1 (0–150 kWh) est fixée à 82 FCFA/kWh, après une baisse de 10% validée par la Commission de Régulation du Secteur de l’Énergie. Mais la tranche 2, celle qui concerne la plupart des ménages dès qu’ils dépassent 150 kWh par mois, reste à 136,49 FCFA/kWh. Au-delà de 250 kWh, la TVA de 18% s’applique.
Voilà le paysage. Reste maintenant à mesurer ce qui a réellement évolué depuis 2022.
Des progrès réels
Des avancées sont visibles. La subvention de l’État est passée de 298 milliards FCFA en 2022 à 179 milliards en 2024, soit une baisse d’environ 120 milliards.
Trois facteurs expliquent cette évolution :
- la baisse des prix du pétrole en 2024
- l’entrée en service de capacités au gaz, notamment Cap des Biches (366 MW)
- une politique assumée de réduction des subventions
Mais cette baisse ne s’est pas traduite par une diminution de la facture. Elle a été en partie compensée par une hausse des tarifs. Le prix moyen encaissé est passé d’environ 101 à 127 FCFA/kWh, soit une hausse de 26%. entre 2022 et 2024. L’État s’est désengagé, et une partie du coût a été transférée vers les ménages.
Autrement dit, le système devient plus viable, mais cette viabilité repose en partie sur les ménages. La baisse récente de la tranche sociale est un geste important, mais elle représente un manque à gagner qui devra être compensé ailleurs.
Un problème structurel
Le nœud du problème se situe ici. Malgré ces progrès, le Sénégal reste dépendant à environ 72% de centrales thermiques (fioul, diesel, charbon). C’est cette structure qui maintient un coût élevé.
Or les alternatives sont aujourd’hui beaucoup moins coûteuses. Selon l’IRENA, le solaire à grande échelle coûte en moyenne 27 FCFA/kWh dans le monde. En Afrique, une estimation réaliste se situe entre 35 et 50 FCFA/kWh.
Autrement dit, le solaire est aujourd’hui 2 à 3 fois moins cher à produire que le thermique sénégalais.
La question devient donc directe : pourquoi maintenir une production majoritairement basée sur la technologie la plus coûteuse ?
Le pari du gaz et ses limites réelles
La réponse actuelle repose sur la stratégie “Gas to Power”, qui vise à convertir progressivement les centrales au gaz domestique, en s’appuyant sur les gisements de GTA et Yakaar-Teranga.
Le projet inclut un réseau gazier national de 400 km capable d’alimenter 1 375 MW de centrales à terme, soit plus que la pointe actuelle de consommation (1 159 MW en 2024).
Mais le calendrier doit être examiné avec précision, parce que c’est là que se trouve le vrai enjeu.
Il faut d’abord comprendre la contrainte en volumes. La phase 1 de GTA, entrée en production en janvier 2025, représente environ 2,5 millions de tonnes de GNL par an, dont la quasi-totalité est destinée à l’export. Le président Bassirou Diomaye Faye a indiqué en mai 2025 que 20 à 25% de cette production pourraient être orientés vers le marché domestique d’ici 2027, un volume suffisant pour alimenter seulement une partie des centrales, pas l’ensemble du parc.
À cela s’ajoute une contrainte de calendrier. Selon Kosmos Energy, un accord de vente pour le marché domestique n’est attendu qu’en 2026, tandis que la construction du réseau gazier doit débuter la même année. La mise en service complète du RGS est prévue pour 2027.
Le deuxième gisement, Yakaar-Teranga, priorisé pour le marché domestique, n’a pas encore atteint la décision finale d’investissement. Sa production, plus importante (trois à cinq fois la part domestique actuelle de GTA), n’interviendrait pas avant 2028–2030.
Concrètement, d’ici 2028, le gaz domestique pourrait alimenter 600 à 800 MW de centrales, principalement Cap des Biches et Gandon via GTA. Les 1 375 MW du Segment Bleu, dépendants de Yakaar-Teranga et du réseau gazier complet, relèvent plutôt de l’horizon 2030–2032.
Enfin, un point structurel doit être rappelé : le gaz reste un combustible. Ses volumes disponibles pour le marché domestique sont limités et soumis à des arbitrages entre export et usage local. Il réduit la dépendance au pétrole importé, mais ne la supprime pas, il la transforme.
Le solaire comme levier stratégique
C’est ici que se trouve le véritable levier de compétitivité énergétique du pays.
Le raisonnement est simple : une fois installée, une centrale solaire a un coût variable quasi nul. Pas de combustible, pas d’exposition aux marchés internationaux, pas de dépendance à un fournisseur extérieur. C’est un actif énergétique produit localement.
Le Sénégal dispose d’un avantage physique majeur : environ 3 000 heures d’ensoleillement par an et une irradiation de 5,8 kWh/m²/jour, parmi les plus élevées au monde, contre environ 2,8 à 3,5 en Allemagne, pourtant leader du solaire.
La critique classique de l’intermittence perd progressivement de sa portée économique. Selon BloombergNEF, les coûts des batteries ont chuté de 93% depuis 2010. En 2025, ils atteignent environ 70 USD/kWh, soit une baisse de 45% sur un an. D’après Ember, intégrer un stockage permettant de couvrir une partie de la production nocturne n’ajoute qu’environ 20 FCFA/kWh au coût du solaire.
Un système solaire avec stockage au Sénégal se situe ainsi aujourd’hui autour de 60 à 80 FCFA/kWh, déjà inférieur au coût de service complet du thermique, estimé à 144,9 FCFA/kWh en 2022, et qui reste structurellement élevé malgré sa baisse récente. La trajectoire des coûts du solaire continue par ailleurs de descendre.
Le pays a commencé à se positionner sur cette dynamique. Le projet BESS de Diass (56 MW / 56 MWh, financé par la KfW et l’AFD) sera le premier stockage de cette ampleur en Afrique de l’Ouest, avec une mise en service prévue en 2027. Un autre projet hybride est en cours à Linguère (50 MW solaire + stockage). Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre du JETP, qui vise 40% d’énergies renouvelables dans le mix d’ici 2030, avec environ 9 milliards d’euros de besoins de financement sur 2025–2030, dont 2,5 déjà mobilisés.
Enfin, un avantage souvent sous-estimé est la rapidité de déploiement. Une centrale solaire se construit en 12 à 18 mois, contre 3 à 5 ans pour une centrale à cycle combiné et 3 à 7 ans pour un gazoduc. Dans un contexte où la demande électrique a augmenté de 12,2% en 2024, cette rapidité fait du solaire la solution la plus immédiatement mobilisable à l’échelle du pays.
Le mix comme stratégie de résilience
Il ne s’agit pas de tout miser sur le solaire. Ce serait aussi déséquilibré que de tout miser sur le gaz. Le mix énergétique n’est pas un compromis entre deux options, mais une stratégie de résilience : diversifier les sources pour réduire l’exposition au risque.
Appliqué au Sénégal, cela dessine une architecture claire.
Le gaz trouve sa place comme capacité flexible et de back-up. Il assure la stabilité du réseau lorsque le solaire ne produit pas. C’est un progrès important par rapport au fioul lourd, et la conversion des centrales existantes doit se poursuivre progressivement.
Le solaire, lui, doit devenir la base économique du système : parce qu’il est le moins cher à produire, qu’il réduit la dépendance aux importations de combustibles, et qu’il se déploie rapidement. Son intégration doit toutefois être planifiée avec le renforcement du réseau et du stockage, car un déploiement non coordonné peut déstabiliser le système.
L’éolien (159 MW à Taïba Ndiaye) complète naturellement ce mix : il produit en soirée et la nuit, lorsque le solaire est nul, réduisant mécaniquement le besoin de stockage. Une extension de 100 MW est d’ailleurs à l’étude, confirmant son potentiel encore mobilisable.
L’hydroélectricité (121 MW via l’OMVS et l’OMVG) apporte une énergie stable et pilotable, essentielle pour l’équilibre du réseau. Mais son développement dépend de négociations régionales, ce qui en fait un levier structurel de long terme plutôt qu’un moteur d’accélération rapide.
Cette architecture n’est pas un choix idéologique. C’est une stratégie de diversification des risques : technologique, géographique et financière. C’est ce qui permet à un système électrique d’être à la fois compétitif, résilient et souverain.
Conclusion
Le débat sur l’énergie au Sénégal mérite mieux que des annonces ponctuelles et des chiffres sans contexte. Il doit reposer sur une lecture claire des coûts réels, des contraintes techniques et des arbitrages assumés.
Les progrès récents sont réels : le coût de production baisse, les subventions diminuent, le gaz arrive. Mais le problème de fond demeure. Le système énergétique sénégalais reste structurellement dépendant d’une technologie économiquement dépassée, avec un coût qui continue de peser sur les ménages et sur les finances publiques.
Pourtant, l’alternative est déjà là. Le solaire et le stockage ont atteint des niveaux de coûts qui changent la question de fond : il ne s’agit plus de savoir si le pays peut se permettre la transition, mais s’il peut se permettre de ne pas l’accélérer.
Un mix énergétique bien conçu n’est pas un luxe ni un compromis. C’est la condition d’un système électrique capable de tenir ses trois promesses fondamentales : fiable, abordable et souverain.
Je suis ingénieur, avec une expérience en gestion de projets environnementaux. J’analyse les enjeux énergétiques en Afrique avec un focus sur le Sénégal. Vos retours, enrichissements et précisions sont les bienvenus , c’est par l’échange que l’analyse progresse. Retrouvez mes analyses sur LinkedIn.
Sources
- Rapport annuel SENELEC 2024
- IRENA , Renewable Power Generation Costs in 2024 (2025)
- BloombergNEF , Battery Price Survey 2025 et Energy Storage Systems Cost Survey 2025
- CRSE , Décision n°2025-140 relative à la grille tarifaire 2026 ; communications sur les compensations tarifaires (novembre 2025)
- Ember , How cheap is battery storage? (2025)
- IEA , Sénégal Energy Policy Review 2023
- Kosmos Energy , Annual Report 2025
- Déclaration politique JETP Sénégal (juin 2023) et Plan d’investissement JETP (2025)
- Ministère de l’Énergie, du Pétrole et des Mines du Sénégal , documentation RGS
- Petrosen , communications projet Yakaar-Teranga
- Agence de Presse Sénégalaise (APS) , 23 mai 2025
- OMVG , Note sur le barrage de Sambangalou (2025)
- Ministère de la Santé et de l’Action sociale du Sénégal , budget 2022

